Caché dans la maison des fous

Il est des gens, il est des vies, des drames, il est des livres… Il est des opuscules qui frappent, qui interpellent, qui vous chahutent… « Caché dans la maison des fous  » de Didier Daeninckx, aux éditions Bruno Doucey, en fait partie. Les personnages ? Des noms qui avivent mes souvenirs de jeunesse, Denise Glaser notamment qui aura interviewé pour la télé des artistes phares, Brel, Brassens, Gainsbourg. Moustaki… Denise Glaser qui aura été sermonnée par le pouvoir gaulliste pour avoir diffusé en 1963 Nuit et brouillard de Jean Ferrat. Eh oui, la mémoire défaille vite, le passage de témoin de la vie n’est pas celui d’une compétition sportive éphémère, ici efficace souvent, là malheureusement victime de la dissipation du temps qui passe. J’ai vécu sur nos îles les interdits de diffusion, des péchés mortels affichés à l’entrée de l’église, comme le simple fait d’écouter des chansons de Brassens par exemple qui vous menaient tout droit aux portes grandes ouvertes de l’enfer. Qui peut l’imaginer parmi les générations renouvelées ? Que d’efforts pour éviter d’éveiller l’esprit frondeur des enfants des Colonies ! (non, non, pas les jolies colonies de vacances, la Majuscule pointe d’autres dépendances)

Denise Glaser, c’était la télévision de l’ORTF avec son potentiel de promesses d’ouverture ; elle – Denise dans sa marginalité (elle n’était pas dans le moule de la bien-pensance de l’époque) – y aura contribué. Mise à la porte en 1974, elle sera morte dans la misère, nous rappelle-t-on dans les informations complémentaires en fin de récit. Terrible.

La période ? Une que je n’ai pas connue dans mon cheminement intervenu, lui, sous les auspices des Trente Glorieuses. Mais enfant, j’avais pour tâche d’aller chercher les tickets de ravitaillement pour le sucre, le beurre… C’était ça aussi les années 50, une articulation entre une sortie de guerre et des années bien plus fastes, articulation dont je n’avais bien sûr pas conscience. Denise Glaser était, elle, de la génération de mes parents ; elle aura connu la seconde guerre mondiale. C’est ce qui l’amène à fuir l’occupant – famille de confession juive -, à participer aux actions de résistance (dans la recherche d’accueil des migrants) et à se retrouver elle-même à l’abri… dans un asile de fous…

Un univers dans lequel on pénètre soudain avec un autre regard, dans le mouvement vers l’autre qui nous enrichit. Quel choc de rencontrer alors le poète Paul Éluard, lui aussi réfugié, en action de clandestinité et d’écriture pour la Liberté !

C’était le temps de l’engagement au péril de sa vie, dans l’amour des valeurs qui font de vous un être libre, ouvert, généreux, dans l’acceptation du sacrifice.

Un livre qui révèle l’écriture en action et la force du Verbe au cœur de l’essentiel, « en équilibre instable au bord des gouffres » (Paul Éluard).

Henri Lafitte, Chroniques insulaires
18 octobre 2015

Didier Daeninckx, Caché dans la maison des fous, Editions Bruno Doucey avril 2015 – ISBN : 978-2-36229-084-8