Le pain de l’exil

Le pain de l’exil. Inconsciemment, parce que je revenais tout juste de Paris, la tête sans doute encore dans le train, mes mains se sont portées vers le roman de Zadig Hamroune, l’auteur étant présent au stand de la librairie L’Archipel des mots au salon du livre de Vannes en ce samedi 11 juin 2016.

Puis, sensation bizarre, persuadé de me plonger pour la première fois dans un nouvel univers, j’ai ressenti l’impression perturbante du déjà lu.

C’est que je l’avais lu récemment et que j’en aurai même écrit tout bonnement une chronique. J’ai commencé à lire votre livre, ai-je dit à l’auteur ? Je ne croyais pas si bien dire.

Je me suis donc resservi « Le pain de l’exil », désireux de me laisser porter par cette force d’évocation qui avait déjà retenu mon attention.

Une enfant assiste avec sa mère et sa grand-mère à l’exécution de son père en place publique. Temps de la colonisation où l’on était sans pitié pour ceux qui luttaient pour leur terre.

L’auteur, hier petit garçon, parcourt le chemin de son histoire, « voyage à rebours » vers de la terre de ses origines, la Kabylie. Sa mère, la petite fille qui voit, entend le couperet fatal. Survient la grande migration.

Nous sommes dans le temps qui précède, quand tout n’a pas encore basculé, mais que l’aube enchanteresse ne peut voiler les nuages qui s’amoncellent.

Gravité du destin en marche, déchirures, mais la poésie pour dire les douleurs enfouies : « les larmes entravées ne passaient pas les digues des cils ». (p.82) Et encore : « La douleur même avait sucé sa conscience comme la moelle d’un os dont ne reste après le repas que le cylindre vide  ». (p. 84)

Savourons cette évocation au lever méditerranéen du jour. : « Adan était l’amant du sillage de l’aube qui se dissipait sur les montagnes pour gagner la mer, rejoindre l’écume et se dissoudre dans l’eau étale. » p.37

Zadig Hamroune sait opérer la fusion de la terre – tous les sens en action – et des destinées humaines, évocations puissantes où s’entremêlent réel et rêverie.

La poésie déploie toute sa force dans l’évocation de la violence insupportable du temps de la guerre, de la famine, du typhus. La violence, la mort, certes, mais la lutte pour la vie. Il n’est pas besoin de discours, le roman est là pour nous saisir, nous faire frémir, nous étreindre. Sous la plume du romancier de l’exil, au fil des pages, perle le suc de la Terre perdue : « Bois au sein de la colline le marc du ciel, le lait qui se fige, l’amertume kabyle ! Les femmes sur la terrasse où suinte le miel pétriront le soleil banni, le pain de l’exil. » (p.185)

Magie d’un romancier, sur la trace de ses racines et qui oscille entre le réel souvent terrible et le merveilleux du conte. Envoûtant et profond pour qui cherche le sens – l’essence – de sa destinée.

Henri Lafitte, Chroniques insulaires
7 juillet 2016

Zadig Houmrane, Le pain de l’exil – La table ronde – 2015 – ISBN : 978-2-7103-7289-9