M’auras-tu imaginé, ô lecteur éveillé, voire alerte, que je m’étais endormi, engoncé dans un état d’hibernation propre à l’ours qui sommeillerait dans ma couenne guettée par l’ankylose ? Merci donc de t’inquiéter de mon sort et de m’insérer dans mes prières que j’espère fécondes.
Faisons donc le point de cette semaine de janvier qui s’achève pour un mois de février qui commence dans un siècle toujours nouveau( pour qui aime à s’ébaubir). L’Echo des Caps du 2 février de l’an 1 du siècle 21 accorde sa première de couverture au Shamrock, le nouveau rabot flottant (ce nouveau bateau en a un peu à l’allure) de l’armement Paturel-Dagort, dont on a cru, l’espace d’un journal télévisé, qu’il pouvait nous permettre d’entrevoir une baisse dégauchie du fret de... 70%.
L’armement, dans un communiqué publié en page 5 de l’hebdomadaire municipal, s’inscrit en faux contre une information qu’il estime erronée : " Suite à la diffusion du sujet sur la visite du Shamrock à Miquelon, diffusé lors du journal télévisé de RFO ce lundi 29 janvier, la société Saint-Pierre RoRO Service tient à préciser qu’elle n’a, à aucun moment, évoqué un quelconque pourcentage sur une baisse des tarifs du fret... ".
Exit donc le rêve d’un soir. Place aux illusions perdues, comme dirait Balzac. Mais pas de quoi en faire en fromage, ne t’en déplaise, surtout que le frometon, au prix du fret, te coûte la peau des fesses. Mais tout dépend de la tare (je ne te parle pas de l’héréditaire, mais de celle qui compte, tu me suis ?) permettant de t’évaluer le postérieur.
On en déduit donc que la venue d’un nouveau bateau a des vertus hallucinogènes sur des journalistes qui devraient songer à la quille.
Souhaitons la bienvenue à ce bateau-ponton, à ce ponton-bateau, à ce bateau, de 119 mètres qui, à la différence du Charles de Gaulle, a su maîtriser l’inflation, hélices comprises. Remarquons toutefois qu’en page 5, une photo du cul du navire (autrement dit la poupe) permet de découvrir une estampille propre à troubler la cervelle d’un chercheur de petites bêtes invétéré : " Shamrock - Port aux Français ".
Cela voudrait-il dire, ô lecteur perdu dans tes pensées doctes, que dans chaque port où le Shamrock accostera, nous porterons cette fière devise " Port aux Français ", merde aux Anglais, histoire de rappeler que nous fûmes abusivement dépossédés (ce qui nous fait étrangement ressembler à ceux qui sont possédés abusivement) des ports du Nouveau Monde par des Rois cultivés chantant sur leur lunette (des chiottes) à leur mère douairière " Maman les p’tits bateaux " ?
Sache, ô protecteur des phoques de l’Atlantique nord, que " Port aux Français " se situe plus loin que Port-aux-Basques, aux Kerguelen, et que 60 personnes y hibernent en hiver (le chiffre double en été) et qu’on y arrive après dix jours de voyage en partant de la Réunion avec une escale à Crozet pour se cailler les meules avec un maxi de 5 degrés (comme à Saint-Pierre au printemps). Bref, à part la station qui scrute les satellites propres à nous prédire des jours pires que nos nuits, il n’y a pas plus de Port-aux-François (habitants de Port-aux-Français) que de Pieds-Rouges sur l’Île-aux-Marins.
Pourquoi donc " Port aux Français " à la poupe de ce noble porte-conteneurs, te demandé-je alors dans ma naïveté aussi complaisante que le pavillon des Kerguelen ? J’ai mis la réponse dans la question ? Tant mieux. Comme ça, il y au moins une question dans la réponse.
De là à en déduire que le dossier de l’immatriculation des navires à Saint-Pierre et Miquelon est parti à vau l’eau...
2 février 2001
Henri Lafitte, Chroniques insulaires

Commentaires