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Bouillonnement culturel

Le Raz-de-marée

23 décembre 1991, il est onze heures. Sur ordre de la Préfecture, Saint-Pierrais et Miquelonnais sont appelés à évacuer leurs maisons et lieux de travail pour gagner les sommets des îles. Un raz-de-marée est annoncé pour 17h00 GMT, soit 14h00, heure locale.

Rappel des faits marquants de cette folle journée, entrée depuis dans l’histoire comme sans doute le plus grand canular qu’auront connu les îles Saint-Pierre et Miquelon.

Un telex tombe à la Chambre de Commerce. En voici le texte intégral :

" Washington 212-964-5544 Dec 22 91

UNITED STATES DEPARTMENT OF SEISMOGRAPHY WASHINGTON

CANCEL WARNING FOR DEC 22 19 :30 UTC DUE TO REEVALUATION OF DATA.

ISSUING NEW WARNING FOR :

MAJOR EARTHQUAKE DUE TO HIT GRAND BANK OF NEWFOUNDLAND. PROJECTED EPICENTER : 55’00 " "W 46’45 "N PROBABILITY OF EARTHQUAKE OCCURRENCE : 95% PREDICTED INTENSITY : 5.4 R.S. PROJECTED TIME & DATE : 17 :00 UTC DEC 23 PROBABILITY OF TSUNAMI : 80% CANCEL WARNING ISSUED DEC 21 1991 REISSUED NEW WARNING DEC 22 1991 UNITED STATES DEPARTMENT OF SEISMOGRAPHY WASHINGTON "

Voilà qui pourrait boucher un coin à tous les sismologues de la planète, japonais et américains confondus. Peut-on imaginer un tel degré de précision dans l’annonce de l’événement : jour, date, heure, intensité sur l’échelle de Richter et localisation du tremblement de terre, 80% de " chance " d’un raz-de-marée.

Le telex est en anglais. Il est surprenant. Il est toujours à la Chambre de Commerce. Mais il en sort et arrive sur le bureau du Préfet. Nouveau filtre possible.

Le Préfet réunit un comité d’urgence. Nouvelle lecture, nouvelles analyses, pas de recoupements des faits avec les voisins canadiens. Chose incroyable, le Préfet déclenche le plan ORSEC et ordonne l’évacuation.

La matinée du 23 décembre s’achève. Les ondes des radios locales répandent le Communiqué suivant :

" Selon les informations parvenues du département de la sismographie de Washington aux Etats-Unis, un tremblement de terre important devrait toucher le grand banc de Terre-Neuve à 14 heures, heure locale.

L’épicentre se situe à 90 km à l’est de Saint-Pierre.

L’intensité est de 5,4 sur l’échelle de Richter.

Selon de fortes probabilités, ce tremblement de terre sera suivi d’un raz de marée.

Il est conseillé à la population :

- de fermer les arrivées d’eau et de gaz, - d ’évacuer les immeubles et les maisons d’habitation se trouvant en bas de ville et de gagner les hauteurs de l’île - d’apporter papiers personnels, vêtements chauds, médicaments et une radio portative afin d’écouter en permanence RFO et radio atlantique - et d’éviter à tout prix les zones côtières.

Aucun bateau de doit prendre la mer.

Enfin, n’encombrez pas le réseau téléphonique et ne fumez pas afin d’éviter tout risque d’explosion. "

Suit la signature du Préfet.

Nouvelle stupéfiante, branle-bas de combat immédiat, le plan ORSEC est déclenché, la population réagit aussitôt, disciplinée, elle veut échapper au péril aqueux. Et l’on assiste alors à des scènes extraordinaires. Pour illustrer (ô lecteur, n’hésite pas à fournir des exemples complémentaires) : - alors que l’on étudie depuis de longues semaines la marche à suivre pour déplacer les pensionnaires de l’ancien hospice dans le nouveau, en prenant en compte le stress lié à ce type de déplacement, on évacue ipso facto tous les vieux vers leur nouvelle demeure (qui, ironie du sort, est en contrebas de l’ancienne) ; - on assiste à un ballet de jeeps, broncos et autres véhicules nord-américains, tirant des embarcations vers l’intérieur des terres ; - la foule se rassemble à l’Anse à Pierre, à Saint-Pierre, sur le Cap de Miquelon, à Miquelon. Dans cette commune, le curé décide de rester dans son presbytère, contre vents et marées. Les bonnes sœurs, elles, se précipitent à l’abri, pour témoigner, auprès du Très-Haut ; - on distribue, pour la dernière fois, les cadeaux de Noël, sur les collines ; - on mange, sur la montagne, dinde et foie gras. On débouche les bouteilles. Tant qu’à être submergés, vive la dernière ivresse - un fonctionnaire se sauve avec son four à micro-ondes.

Et j’en oublie.

J’ai fait comme tout le monde, j’ai suivi le mot d’ordre de sécurité et j’ai coupé le courant. Un de mes garçons a pris son nécessaire de survie, gourde et couteau suisse. J’ai mis les guitares dans leurs caisses, le long des murs. Je regarde le pylône de RFO, non loin de la maison et je me dis qu’au moindre tremblement les toitures du quartier risquent d’en prendre un coup.

Puis je me dis qu’ayant coupé le courant, je n’ai plus la télé, donc plus accès à Météo-Média qui vous balance 24 heures sur 24 les actus du temps qui passe. Je rebranche tout. Sur l’écran de la téloche, une superbe blonde, toutes dents dehors. Elle annonce beau temps sur toute la région. Je me gratte le bulbe en quête de lumière.

Un coup de fil du rédacteur en chef de l’Echo qui s’enquiert du sort d’un de mes amis handicapés qui crèche juste sur le bord de mer. Histoire de le rassurer car - c’est officieux - ce serait un canular. Je me souviens encore de cet appel philanthropique dont je lui serai toujours reconnaissant. Dans les moments de tension ultime il est des gestes qui marquent.

J’aperçois une jeep avec un bateau accroché à l’arrière. C’est la course aux abris. Je sors. Le conducteur baisse sa vitre. - Cours pas comme ça, il paraît que c’est un canular... - Ah non alors, coupe-t-il, les yeux exorbités. J’hésite. Aurai-je ouvert trop tôt ma gueule ? Et si c’était vrai ? - Ecoute, fais comme moi, écoute la radio, ils vont donner bientôt de nouvelles infos.

Je suis chez ma belle-mère. Nous sommes rivés sur RFO et Radio-Atlantique - intérêt de deux postes. Soudain, sur RFO, le Préfet.

Confirmation de l’ordre d’évacuation !

Merde j’aurais mieux fait de la fermer.

Puis, soudain, sur Radio-Atlantique, le Maire. Il annonce que c’était un canular.

Il faudra quelque temps pour que la Préfecture se range elle aussi à l’évidence. Elle s’est fait rouler dans la farine et elle a marché à fond la caisse.

Lendemain, 24 décembre. Jour historique pour Saint-Pierre et Miquelon où l’on commémore le ralliement des îles à la France libre. Sur la place du Général de Gaulle, il y a foule, huiles et commun des mortels confondus. Parmi les invités de marque, Renaud Muselier. Salut aux couleurs, et la lyre qui s’active.

Mais déjà j’ai l’esprit ailleurs. Des mots se bousculent sur un air de Brassens.

J’ai suivi le mouvement, je suis au Monument (aux Morts). Rebelotte, resalut aux couleurs, dépôt de gerbes. Serrement de paluches et l’invitation à se retrouver comme d’habitude à la Salle des Combattants pour s’humecter la glotte. - Tu nous rejoins ? Par respect pour les anciens, je réponds toujours oui. Mais là, je m’échappe. Non, je ne peux pas, il faut que je rentre à la maison, pressé par une envie soudaine, mais pas du genre de celle qui veut que le pénitent lisbroque. J’arrive à la maison, il est midi, et sur un coin de la table de cuisine, les mots s’enchaînent sur l’air de " Gare au Gorille " de Georges Brassens.

Gare à la vague !

J’appelle Jean-Guy, mon fidèle bassiste. Dans l’après-midi, la chanson est en boîte, transférée sur cassette. Puis je m’empresse vers RFO. Mais tout le monde est occupé avec la préparation de la retransmission de la messe de minuit. Ça attendra le 26.

26 décembre - 6h30 du matin - RFO sur les ondes. Et dans les minutes qui suivent, la chanson prend son envol : " Gare à la vague ". Elle va passer deux ou trois fois, puis à intervalles quasi réguliers car le public téléphone et en redemande.

Immense éclat de rire qui vient balayer la colère qui grondait depuis le 25, autour des tables pour plusieurs dégarnies du fait des bombances impromptues à cause d’un raz-de-marée qui n’a pas eu lieu. Et les langues d’aller bon train.

Chacun de se tordre de rire. Dans les jours qui suivent, clip réalisé avec une équipe de RFO au bar du Joinville et la rigolade continue. C’est la fête dans le bar et je suis aux anges, emporté par un raz-de-marée qui n’est pas celui auquel on a cru.

Et le Préfet de porter à tout jamais une blague qui n’aura pas fini de faire des vagues.

Commentaires

2 Messages de forum

  1. LE RAPPORT DU TSUNAMI 1929

    Consultez le rapport technique du tsunami 1929.

    http://www.epc-pcc.gc.ca/research/s...

    Merci à Dede pour l’url !

    Voir en ligne : RAPPORT TECHNIQUE

    par Benoit | 25 septembre 2001, 12:12
  2. par Dede | 24 juin 2003, 03:25