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Juin

Chronique du 1er Juin 2000

Huit femmes pour un huis clos

Lundi 29 mai 2000, 21h00, la salle de spectacles du Centre Culturel et Sportif est quasi pleine pour la 3e représentation de " La Maison de Bernarda Alba ", pièce écrite par Federico Garcia Lorca en 1936 deux mois avant son assassinat par les franquistes. Mais nous sommes-nous trompés de jour ? L’écran du cinéma est descendu, immobilisé dans sa blancheur promise à l’effervescence des images.

Le noir envahit la salle. Une lueur derrière l’écran. Et soudain une ombre qui grandit, s’amplifie, envahit l’espace, noire silhouette d’une femme imposante coiffée d’une mantille. L’écran se lève au son d’une guitare au lamento espagnol.

Il est des décors qui campent le jeu convenu du théâtre. Mais ce soir, le décor superbement réalisé par Bernard Cox et André Cuza s’estompe, nous sommes en Espagne, dans une demeure traditionnelle qui ne peut échapper à la chaleur de l’été, rien n’est factice et tous les éléments s’imposent, appuyés par un éclairage tamisé, ils participent au drame qui se noue : portes vers les communs ou le patio toujours fermées, escalier conduisant vers des chambres où se tissent les souffrances solitaires, chaises pour des femmes condamnées à être trop souvent assises dans leur cloître familial de par l’obsession du deuil d’une mère tyrannique, et la table où il faut obéir.

Devant nous, huit femmes pour un huis clos, huit actrices de grand talent qui s’accomplissent dans le destin de personnages vêtus de noir aux espérances trop longtemps contenues, refoulées, étouffées. Une mère, quatre filles qui jalousent leur sœur, l’aînée, âgée de 39 ans, promise à un mariage qui lui ouvrira enfin les portes de la délivrance. Mais cinq sœurs qui s’envient, se jalousent, s’épient, dont une qui vient fouler de sa jeunesse fougueuse le chemin trop tracé de la future mariée ; cinq sœurs qui s’aiment aussi sans doute, mais amèrement. Comment pourrait-elles résister à la tempête qui se prépare ?

Puis la vient la nuit où tout se noue, au paroxysme d’une tension annonciatrice d’orage. L’aube ne viendra pas dans cette demeure vouée au crépuscule.

La troupe d’Anaïs Hébrard nous fait vivre l’intensité du clair-obscur, celle des tragédies intérieures, des dérives oppressantes des comportements humains quand on se déchire inexorablement au sein d’une communauté. Et le public de vibrer à l’espoir difficilement contenu d’Angustias, Carmen Serralta, l’élue officielle de cet homme, ce " Pépé le Romano " obsédant qui hante les parages mais que l’on ne verra pas ; à la souffrance de l’infirmité de Martirio, la cadette, assumée par la grande sensibilité de Catherine Guinard ; aux rêves non avoués d’Amélia, Anne Lucas, qui n’empêchent pas la lucidité : " naître femme est le pire des châtiments " ; à la jalousie dissimulatrice de Magdaléna, Agnès Lefloc ; à la révolte d’Adéla, la plus jeune, dont les vingt ans portés par Nathalie Artur, rivale dans l’amour de sa sœur Angustias, ne peuvent supporter le poids de l’ordre moral et d’une éducation d’un autre âge et sont prêts à braver l’interdit. Toutes ces actrices ont ce talent qui sait nous faire partager les mots qu’elles ne peuvent contenir et l’énorme réservoir du non-dit, prêt à tout emporter, à l’instar de Bernarda, la mère, à qui Flora Derible donne toute la force d’une personnalité qui en impose tant. Dans cette famille prise dans une folie qu’elle ne maîtrise plus, que peuvent les domestiques ? La Poncia, Pascale Derible, la gouvernante, celle dont l’expérience et son état de confidente lui permettent d’asséner à la maîtresse de maison ce qu’aucune autre n’oserait murmurer, et la servante, privée de nom, chargée du quotidien des tâches ménagères, Patricia Jugan, qui donne cette touche de fantaisie dont la pièce avait besoin, personnage à qui l’on ne demande rien mais qui a tout jugé : " Bernarda croit que nul ne peut la vaincre ; mais elle ne sait pas quelle force exerce un homme sur des femmes seules. "

Les trois actes nous ont tenus en haleine, " La maison de Bernarda Alba " est allée au cœur de la tourmente, dans sa logique auto-destructrice. Le public a été captivé. A-t-il pu sentir le temps qui s’est écoulé quand il s’achemine, subjugué, vers la sortie, avec, quelque part, le regard encore présent de Bernarda ?

L’air frais du barachois me prend sur le perron. Pourrait-on sur nos îles ainsi se déchirer, me murmure un goéland.

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