Carnet de lecture : Ysabelle Lacamp, Ombre parmi les ombres

Il est une série d’ouvrages – quatre déjà parus – aux éditions Bruno Doucey, qui m’aura particulièrement captivé, la collection Sur le fil, dirigée par Murielle Szac, consacrée à des rendez-vous exceptionnels avec, jusqu’à présent, Paul Eluard, Max Jacob, Guillaume Apollinaire, Ingrid Junker.

J’étais donc avide d’une nouvelle découverte. Avidité comblée par Ombre parmi les ombres d’Isabelle Lacamp. Me voilà saisi par cette force de l’écriture qui nous permet d’accompagner comme Leo, l’enfant mis en scène dans le récit, les derniers moments de Robert Desnos, poète déporté, dans son dernier camp de transhumance, alors que l’horreur de la réalité des barbelés éclate au grand jour de la libération. Robert Desnos s’éteindra à Terezin, « Babel du désespoir » (p.25) en territoire tchèque, le 8 juin 1945.

La vie serait-elle réécriture ? L’écriture renouvelle-t-elle la vie ? On entre dans l’intimité de Robert Desnos dans ses ultimes moments. Déporte dans les camps à partir de 1944, Il n’est que souffrance, pensées tournées vers ce qui l’aura animé tout au long de son cheminement. Enfance, amour, poésie.

Mise en forme subtile d’Ysabelle Lacamp dans la mise en rapport d’un jeune Tchèque, lui aussi victime de l’acharnement contre les Juifs et du grand poète français aux marches ultimes de la vie , impulsant un rythme envoûtant ; touches fines qui nous renvoient à l’œuvre en mouvement du poète « rebelle sans parti » (p.134), sa fascination pour Fantômas, sa passion pour Yvonne, elle aussi marquée par les affres de la guerre, la Première comme on l’évoque dans les décomptes des folies mondialisées, ses combats de résistance, son refus de tout embrigadement, sa passion pour Youki, son espoir n’en déplaise au désespoir…, dans la « traversée de ce long tunnel de désespérance humaine, de déchéance et d’animalité, cette course à la survie dans l’odeur des cadavres… » (p.66) N’être plus qu’« ombre parmi les ombres »« Tout de même s’habitue-t-on à ne plus être qu’un numéro », est-il écrit en exergue, questionnement rappelé plus loin (p.101).

Un tel condensé dramatique donne envie, forcément, de plonger – à nouveau ou pour la première fois – dans l’oeuvre du poète, pour braver les horreurs de l’(in)humanité. Ne pas s’endormir :

« Si nous ne dormons pas, c’est pour guetter l’aurore

Qui privera qu’enfin nous vivons au présent… » (Robert Desnos)

Et soudain quel est ce cri qui voudrait s’extirper de ton propre effarement renouvelé, dans ce monde où l’on devrait éprouver l’urgence de la Poésie, « envolée de mots » comme chante Chelon contre la barbarie. Dérisoire certes ; vital, « Mine de rien ».

Henri Lafitte, Chroniques insulaires

5 janvier 2018

Isabelle Lacamp, Ombre parmi les ombres – Editions Bruno Doucey – 2018 – ISBN : 978-2-36229-165-4

 

Information complémentaire : https://www.youtube.com/watch?v=PtCPeWHDUAs